Publié le 14 de Septiembre de 2020 por Marseille Tourisme

 

Tout le connaît, ou croit connaître, le savon de Marseille. Le produit phare qui fait rayonner notre ville à l'international est pourtant méconnu. Y compris, et c'est plus grave, par bon nombre de marseillais. Bien plus qu'un produit, la savonnette à l'huile végétale représente l'âme de la cité phocéenne. Témoin de sa splendeur passée, quand Marseille vivait de son port et de ses savonneries. Marseille Tourisme vous propose de vous replonger dans cette épopée historique qui nous replonge dans le passé industriel de la ville à travers ses savonneries.

Musée du savon - Savonnerie du Midi

Histoire du savon de Marseille

Le savon de Marseille s'inscrit dans l'histoire de la cité phocéenne, quand le commerce maritime et l'industrie étaient florissants. Si aujourd'hui, il ne reste que des vestiges de ce riche passé industriel, la production de savon est ininterrompue depuis le moyen âge, et des irréductibles maîtres savonniers continuent de perpétuer cette tradition. De nos jours, il ne subsiste qu'une poignée de savonneries à Marseille et dans sa région. La fabrication traditionnelle doit faire face à une concurrence de plus en plus ardue entre les contrefaçons d'une part, et les savons fantaisies multicolores qui ne respecte pas le mode de fabrication marseillais d'autre part. En cause, l'absence de label protecteur, comme une Indication Géographique Protégée (IGP) réclamée en vain par les fabricants réunie sous la bannière d'un syndicat (l'UPSM, l'Union des Producteurs de Savon de Marseille. Mais ça c'est pour la situation actuelle, nous allons nous replonger dans les origines, qui nous ramènent loin en arrière, lors de la fondation de Massalia, la ville grecque, aux prises avec les tribus gauloises et celtes qui occupaient le territoire.

Origine du savon de Marseille


L'origine du savon de Marseille se confond avec le produit lui-même. Ce sont les gaulois qui en seraient les inventeurs. Bien qu' à la base ce n'était pas pour se laver mais plutôt une mixture utilisée pour se teindre la barbe et les cheveux en roux. Il s'agissait là d'une préparation à base de cendres de hêtre et de suif de chèvre. L'utilisation était multiple, puisque les gaulois s'en servaient également de pommade pour soigner les maladies de peau. Ce procédé qui utilisait des graisses animales, et des cendres forestières lessivées allait rester inchangé pendant des siècles. 
Teinture, remède médicinal, ce qui allait devenir le savon ne sera utilisé comme produit de toilettes qu'à partir du IV e siècle.
Avant que l'on découvre les bénéfices de l'utilisation de corps gras pour nettoyer les tissus sans les abîmer., on se débrouillait avec les moyens du bord. Les romains, par exemple, utilisaient de l'argile pour nettoyer leur linge. Les arabes surent tirer partie des résidus de plantes incinérées pour faire leur lessive.
Outre les cendres, l'autre ingrédient principal, les graisses animales, allait être utilisé jusqu'au VIII e siècle. Ensuite seulement on utilisera des graisses végétales, principalement de l'huile d'olive.

L'industrie du savon marseillaise du moyen-âge jusqu'au XX e siècle


Il se fabrique du savon à Marseille au moins depuis le moyen-âge, et ce, sans interruption. En effet, le premier savonnier recensé dans la région est un certain « Crespus Davin », décrit comme « saponerius » dans les registres notariés. En 1431, c'est un Nicaise Letellier qui apparaît dans les registres de la ville comme  maître savonnier, « magister saponerius ». C'est à ce moment que Marseille commence à exporter sa production à l'étranger. Et ce, malgré la déjà très rude concurrence, venue notamment d'Espagne et d'Italie. Les savonneries s'installent à Saint Victor, mais aussi hors des murs de l'époque, dans le quartier de la Joliette.
Au XVI e siècle, l'utilisation de soude à la place du cendres lavées à l'eau chaude, l'industrie est florissante au point que les échevins de la ville tentent de limiter l'installation de nouvelles savonneries. En vain.


17 e siècle le savon de Marseille atteint sa renommée


C'est au XVII e siècle que le savon de Marseille atteint sa renommée qu'il ne devrait plus perdre. A cette époque également qu'est défini pour la première fois ce qu'on appelle le le « procédé marseillais », qui a été décrit pour la première fois le 5 octobre 1688 par un décret de Colbert définissant précisément les conditions de fabrication. Le pouvoir royal fait tout pour stimuler l'industrie. Notamment Colbert, ministre de Louis XIV, qui taxe les savons étrangers et fait de Marseille un port franc. Le Roi-Soleil lui-même veut « remettre cette fabrique dans la perfection ». Car, victime de son succès, et du nombre croissant de savonneries, dont certaines peu scrupuleuses, la qualité du produit en pâtit. Décidé à remettre de l'ordre dans tout ça, le pouvoir définit clairement les conditions de fabrication, ainsi que les ingrédient devant être utilisés. En l’occurrence de l'huile d'olive exclusivement, et non des graisses animales. D'autres règles sont édictées, comme l'interdiction de travailler l'été, car la chaleur affecte la consistance du savon. Ce sont les fabricants eux-mêmes, aidés de la Chambre de Commerce, qui se chargent du bon respect de ces règles. Le savon de Marseille devenu produit royal, il s'exporte en Europe du Nord, Angleterre et au sein de l'Empire turc.

droits réservés © Musées de Marseille

18 e siècle essor industriel des savonneries marseillaises


Le XVIII e siècle verra des bouleversements majeurs comme la peste de 1720, ou encore la Révolution, qui porteront des coups durs à l'industrie. Mais l'essor industriel est inexorable. En témoignent le nombre de savonneries, ainsi que le volume de production. On comptait en 1789, 75 manufactures, et la production avait doublé en l'espace de 60 ans. Au 18 e siècle les savonniers étaient regroupés principalement au sud de la cité, dans le quartier de Rive-Neuve, au delà de l'arsenal des galères en direction du Pharo, du côté des rues Saintes et Notre Dame. C'est un emplacement stratégique car les huiles étaient déchargées sur le port, du côté de la Place aux huiles qui était reliée au port par des canaux. Sur les quais, les huiles et soudes étaient à disposition immédiate et pouvaient être utilisées. A l'inverse, une fois les savons produits et prêts à la vente, ils étaient facilement acheminés sur le port, où ils étaient chargés dans les cales des navires.

AC1305510_88FI115_C_INTERM place aux huiles

Une savonnerie à Marseille au XVIII e siècle : « Construction d'importance entourée de hauts murs, la savonnerie marseillaise s'ouvre sur l'extérieur par une porte monumentale en arceau (…). L'organisation du travail se répartit en trois niveaux : le rez-de chaussée, avec l'accueil et plus loin les grands chaudrons où s'opère la saponification, le sous-sol qui abrite les chaudières, mais aussi les réserves de combustibles et des huiles, les étages où se trouvent les salles de séchage du savon et les appartements du maître fabricant. (…) Le choeur de cette vaste nef est occupé par de vastes chaudrons enfoncés dans le sol.  Une margelle de pierres de taille les couronne (…) La pâte grumeleuse y frémit, se soulève et se craquelle pour laisser s'échapper des fumerolles.
Au dessous, dans des galeries souterraines, le chauffage s'opère à feu nu, brûlant les lignites de Provence qui ont remplacé le bois des forêts des alentours déjà amplement sacrifiées. Provenant des piles, ces immenses citernes elles aussi enterrées, l'huile d'olive doit cuire plusieurs jours d'affilée avec les alcalis et les sels extraits par des lessives de différentes sortes de soudes et de cendres méditerranéennes. (…)
Extrait de « Le savon de Marseille », Patrick Boulanger, éditions Equinoxe. Il existe une quinzaine de savonneries de ce type à cette époque à Marseille.

savonnerie fer a cheval Photographe Baussan Francoise credit photo inventaire general paca

19 e et 20 e siècle, le temps de la professionnalisation et de l'industrialisation


En 1810, Marseille se dote d'un conseil des prud hommes charger de surveiller la fabrication du savon et de réprimer les fraudes constatées. En 1812, un décret napoléonien vient créer la « marque » savon de Marseille avec le fameux pentagone comporte les mentions « huile d'olive », « Marseille », ainsi que le nom du fabricant. 
En 1842, la savonnerie est la première industrie dans les Bouches du Rhône. En 1855, l'exposition universelle consacre l'excellence du savon marseillais. A partir de 1873, date de l'apparition du chemin de fer, Salon de Provence devient la capitale des huiles et savons. Avant 1914, on recensait 16 savonneries et 400 négociants en huiles et cafés. Quartier des savonniers. Ils ont fait construire de belles et riches demeures.
1885, les 82 fabriques de savon marseillaise produisent plus de 94 000 tonnes. Les exportations sont florissantes. 
En 1900, avec l'essor de l'hygiène, le rôle du savon dans la vie de tous les jours et dans l'économie s'accroît. Le savon de Marseille est utilisé dans les hôpitaux et les cliniques, notamment pour se laver les mains lors des opérations chirurgicales. Les huileries fusionnent avec les savonneries afin de conquérir de nouveaux marchés. Les progrès techniques dans l'industrie permettent à la production de croître.

0469_MHM81 droits réservés © Musées de Marseille

1906, François Merklen publie ses travaux, une explication physico-chimique  à l'élaboration du savon. Cela a un grand retentissement dans l'industrie du savon.
1907, c'est le temps de la « réclame », peintures sur les façades, affiches, des illustrateurs de talent réalisent de remarquables compositions. Scènes tirées du quotidien de lavandières, avec des slogans sans grande originalité. 
Longtemps vendu par pains de vingt kilos débités au couteau par l 'épicier, le savon de Marseille finit par être doté d'un emballage. Ceux-ci, en carton, abritaient chacun cinq kilos prédécoupés en cubes. Les savonniers commencent à ajouter de petits cadeaux à leurs paquets. Bougies, louches, cuillers, bougies. Ces objets primes suscitent un véritable engouement dans ce qui est un début de société de consommation.
1913, 90 fabricants de savon de Marseille. Production de 180 000 tonnes. Un chimiste marseillais J Ronchetti invente la poudre à laver sous la marque Persil. L'industrie savonnière traverse une nouvelle crise avec la hausse du prix de l'huile. Le savon de Marseille commence à être copié en Suisse, en Allemagne et en Europe du Nord. Face à ces grands trusts, les petites entreprises familiales marseillaises ne peuvent guère lutter. La première guerre mondiale va encore accentuer l'inégalité de cette situation. La production marseillaise écrasée par la guerre n'en finit plus de dégringoler. 102 443 tonnes en 1917, 52 814 tonnes en 1918.
La connaissance du savon progresse dans les années 20. Les méthodes de travail sont améliorées. Le processus d’absorption des savonneries par les huileries se poursuit. 
1924, la production a retrouvé son niveau de 1913 d'avant la guerre. 
1929, répercussion sur l'industrie de la crise financière de Wall Street. Nombre d'entreprises font faillite.
La guerre avec les poudres de lavage est déclarée. Les lessives font fureur avec le slogan « le linge se lave tout seul ». Pour faire face, les marseillais commercialisent des versions de leur savon en paillettes et en copeaux, les ménagères ayant l'habitude de le râper pour en faciliter la solubilité.
1938, la production savonnière tombe à 120 000 tonnes, on ne recense plus que 54 établissements.
1940, c'est la guerre le savon est rationné. Le commerce s'effondre.
Après guerre , changement des mœurs, bouleversements politiques, apparition des détergents venus des Etats-Unis. Baby boom, les ménagères veulent plus de confort et être libérées des tâches comme celles de la lessive par exemple. Avec l'eau courante, on lave de moins en moins le linge à la main, « on le met dans la machine à laver ». Pour laquelle le savon de Marseille n'est pas adapté car la mousse déborde et des dépôts encrassent l'appareil. Les machines entraînent l'utilisation de poudres à « mousse contrôlée ». Celles-ci contiennent un  mélange d'alkybenzène sulfonate, d'alcools éthoxylés et du savon. Les lavandières ont disparu. Les lavoirs publics sont desertés. Le savon de Marseille perd son statut de produit de première nécessité. Face aux géants comme Cadum, Monsavon et Palmolive, et leurs savonnettes parfumées et colorées, les marseillais ne peuvent lutter.
De 1956 à 1968, le nombre de machines à laver à été multiplié par cinq. Ce sont les années noires de la savonnerie marseillaise.